samedi 27 mai 2017

le test d'humanité

Le test d’humanité


L’indifférence – Ce serait le propre de l’homme de ne pas être indifférent…

L’idée risible de déchéance – « Pour parler de déchéance, il faudrait au préalable avoir été quelqu’un…»

Sans le savoir, dans son récit, il décrivit les circonstances précises de sa mort qui ne devait survenir que plusieurs années plus tard.

« Je suis mort une fois de trop. C’était la dernière.»

Etablir la juste distance – Qui est contre le mur, ne voit pas le mur.

La mort commence à peine – Ne t’y trompe pas : tel est le sens des cris de l’enfant qui naît.

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Le mensonge opère une scission ; il est comme un brusque coup de ciseaux dans l’étoffe de la réalité, une déchirure. La réalité était une ; elle devient double.

Garde-toi de la nostalgie. La nostalgie est un baume ; elle adoucit et embellit le passé. Elle pousse à s’attendrir sur soi-même.

À notre grand regret, nous devons abandonner les recherches, nous ne le retrouverons pas : il a peu à peu disparu dans les sables mouvants de sa vanité.

Un impatient – « Je n’ai pas de temps à vous consacrer, j’organise ma fuite dans l’imaginaire : comme pour ma propre santé, cela devient urgent, qu’il ne saurait être question d’ajourner davantage, veuillez me pardonner de vous planter là et de laisser vos sollicitations sans réponses.»

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Contre le pessimisme – « Si je suis pessimiste, c’est surtout par rapport à moi-même.»

Contre l’introspection aussi –  « À force de te percer à jour, tu es simplement devenu insignifiant pour toi-même.»

            La solitude n’est pas un thème disons littéraire ; elle est un fait massif, au sujet duquel le silence s’impose.

            Ou – « Comme il la comprenait mal, il respectait sa solitude ; il n’en parlait jamais.»

Il était parvenu à un tel mépris de la première personne que la moindre de ses pensées, il aurait voulu la placer entre guillemets ; comme une citation de quelqu’un d’autre.

          Examen de minuit – « Aujourd’hui, tu as encore raté quelques occasions d’être humain…»

            Ou – « Tu as passé un test d’humanité et une nouvelle fois il s’est révélé négatif.»

« Je manque d’humanité ». À peine a-t-il prononcé ces mots, dans l’intimité de sa conscience, qu’il se retrouve dans une salle des pas-perdus, où tout est mouvement et solitude soucieuse.

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Tu n’aimes pas l’idée de combat, le mot même te déplaît, mais tu es bel et bien engagé dans un combat, où il s’agit pour toi de défendre ce qui t’appartient peut-être en propre, ce substrat d’indépendance, ce refus d’être étiqueté.

L’éloignement – « Me voyant parmi vous, vous me croyez encore avec vous. Vous n’avez rien remarqué, mais je vous quitte. Imperceptiblement je glisse hors de vos sphères d’influence : vos soucis me deviennent étrangers et vos propos ne m’atteignent plus. Pour des raisons purement esthétiques, je refuse l’uniforme que vous voulez me voir porter. Je n’aime pas les rues et les villes que vous présentez à mon esprit, je n’aime pas votre appréhension des choses et votre regard sur elles, car c’est un regard de taupe ; à cette différence près que la taupe n’y est pour rien, si je puis dire : sa cécité est native.»

Ou – « Ce n’est pas un drame que nous soyons tous des consciences séparées, ainsi du moins n’avez-vous pas accès à mon univers personnel. Certes, il est minuscule, voire infime, mais j’y tiens d’autant plus et je me battrai jusqu’au bout pour le préserver de vos regards louches et de vos froides analyses.»

         Un visiteur d’un autre monde, débarquant à n’importe quel endroit de notre planète, serait sans doute interloqué. « Mais comment parvenez-vous à respirer dans un tel climat de haine ? »

        Tu n’aimes pas l’idée de combat, le mot même te déplait, mais tu l’emploies… Tu te refuses à employer le mot lutte, dont « l’extension » à tous les domaines de la vie te paraît bien regrettable.

        Contre la psychologie et ses excès – « Pardonnez-moi si je garde mes distances, mais je suis allergique à vos explications d’ordre psychologique.»

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           Illusions – « J’ai vécu porté par nombre d’illusions. Par exemple, je me disais : un poète ne se résout pas au massacre de la parole. Quand j’ai constaté que les poètes ou ceux qui se disaient tels, au contraire, y participaient et même activement, j’ai préféré m’écarter, m’éloigner et me taire.»

        Rapports humains – « Nous ne tuons personne, nos crimes sont symboliques… Mais ces êtres symboliquement tués, n’existent plus pour nous.»

Le test d’humanité s’est révélé définitivement négatif.
Mais grâce vous soit rendue – « Sans vous, je n’aurais jamais su que je pouvais haïr autant.»
           



            Pour la musique
            https://youtu.be/5Sa5MtN4Bow

                                                                                  


































jeudi 25 mai 2017

un aller simple

Un aller simple


Comme l’écrivait à peu près Lichtenberg, vous trouverez quelques renseignements sur lui à la rubrique « Ivrognerie ».

Il est des personnes qui n’ont que le mot repos en bouche. À croire que le but ultime de cette vie serait de se reposer…À ce genre de personnes, il serait agréable de suggérer qu’elles auront toute l’éternité pour se reposer.

On ne manquera pas de reprocher à un mélancolique d’en être un ; quitte à le blâmer pour son fatal penchant et sa complaisance à s’y abandonner… Mais on ne reprochera jamais à un enthousiaste de n’être qu’un imbécile.

Nos petites vérités ne nous tuent pas ou trop lentement ou trop tard.

Que la vie n’ait aucun sens, il s’en était convaincu par le raisonnement ; mais, au jour le jour, cela le consternait.

Il se sentait parfois bien seul – Tant tout autour de lui, on ne parlait que de piscines à construire, d’enfants faits ou à faire, de crédit et d’heures supplémentaires, tout cela inscrit dans la perspective encore lointaine d’une retraite méritée.
Il se sentait parfois bien seul, désarçonné par le matérialisme « têtu » de ses contemporains.

De même, il trouvait ridicule que l’on nommât individualiste une société qui ne l’était pas. Il avait de la chance, des individus, il en avait rencontré et connu quelques-uns…

« Finalement on se contente de peu, se disait-il, car, au jour le jour, on oublie que cette vie n’est qu’un aller simple… »  



                                             


                                                    (janvier 2010 - Texte revu mai 2017)





La phrase de Lichtenberg, à laquelle il est fait allusion : « Si je fais un jour une édition sur sa vie, courez vite à l’index aux mots Bouteille et Vanité ; ce sont là les entrées les plus importantes.» (Le miroir de l'âme, Cahier B, 255)





jeudi 18 mai 2017

l'or du temps (en cours)

L’or du temps


L’or du temps – « Le temps est ton bien plus le précieux ; c’est pourtant celui que tu dépenses avec le plus de légèreté, voire de frivolité, dans de vaines occupations, une dispersion infinie… Quand tu n’es pas simplement occupé par tes chimères et la satisfaction de tes vices.»

Une pensée qui nous rebute – Nous nous figurons toujours la mort devant nous. Mais si l’on en croit Sénèque – qui se révèle difficile à suivre sur ce point, tant cette pensée nous rebute –, la mort serait « en grande partie » derrière nous ; et, tout ce que nous avons déjà vécu – ces innombrables jours et ces longues années –, « tout l’espace franchi est à elle…».

Naissance tardive – « Je suis né si tard, que je trouve inadmissible de devoir mourir en plus…»

Foi en l’avenir – « La tombe sera le plus imprenable des abris ; nous n’aurons plus à redouter la violence et le fanatisme de nos contemporains.»

Ou : « Il ne vivait pas dans la peur de la mort, idée trop abstraite. Il vivait dans la crainte plus précise d’être tué

            Contre le temps « biographique » – « Plus jeune, tu tenais des discours de vieillard, tu jouais au grand sage ; or plus tu prends de l’âge, et plus dans tes pensées du moins, tu rajeunis ; mais c’est peut-être seulement une illusion commune…»

Paradoxe temporel – Il n’a aucun sens historique, mais par la pensée et la rêverie, il voyage à travers les époques. Toutes lui semblent égales, car il s’y perçoit toujours dans la peau d’un esclave.

Un impatient – « Je ne suis pas seul à attendre ; d’autres attendent aussi, assis sur un banc, tandis que je fais les cent pas, excédé par le silence qui règne en ces lieux, non moins que par celui, résigné, de ceux qu’il me répugne de nommer mes semblables et qui assis sur leur banc ne daignent même pas remarquer mon agitation, perdus qu’ils sont dans le néant de leur vie intérieure. Peut-être serait-il plus juste de dire que ces quatre vieillards sont simplement exténués par l’attente… Mais je ne me soucie pas d’être juste. Je fais les cent pas et je n’en peux plus de cette attente sans objet, car si au moins je savais ce que dans ce couloir insalubre, nous attendons depuis si longtemps… »


mercredi 17 mai 2017

le rêve d'Icare

Le rêve d’Icare

                        Pour Laurent,

« Pour un moderne, qui ne croit ni aux dieux ni au ciel, Icare est mort d’avoir oublié les sages conseils de son père, d’avoir été un fils au sens fort du terme ; et ses ailes brisées qui flottent à la surface ne sont que les émouvantes traces d’une révolte inutile… » 1


                                                                  Fernando Zobel, Icare
           

Pour des raisons qui n’ont rien de frivole
L’homme envie l’oiseau

Et dans ses imaginations les plus folles
Ses rêves joyeusement il vole

Se désenglue décolle

Oh comme il est faux de dire
Qu’il aime le sol 

Ce qui accroche et s’enfonce
Les racines et les ronces !

« Avoir les pieds sur terre »
Est l’idéal médiocre par excellence

 « Descends de ton nuage » 
Ce qu’on nous a seriné toute l’enfance…

Or même un instant un enfant est comme Icare
Lui-même fils de Dédale

(Architecte de génie
C’est tout ce qu’on sait de lui :
Cette imposante filiation…)

Il regarde vers le haut !
Et durant toute sa vie

Aura la nostalgie
Des envols inaccomplis

De l’étoile
Et du ciel natal !













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1- Pour le plaisir de la citation fictive.


Pour aller voir le blog de Laurent
fuegodelfuego.blogspot.com



elle rêve d'une forêt (à partir d'un dessin d'Eric Doussin)

Elle rêve d’une forêt


Elle est seule dans son lit
Elle a les yeux ouverts

Si le sommeil est un oiseau
Il est parti ailleurs bâtir son nid

Elle rêve d’une forêt

Tel est le paysage
De son insomnie

Des arbres
Un chemin

Un sous-bois
Où Verlaine
Imaginait des assassins –

Elle est seule dans son lit
Elle rêve d’une forêt

Elle sait que l’oiseau
Sera long à revenir







mardi 16 mai 2017

dans l'embouteillage (prose)

               Dans l’embouteillage

 

         Aux abords de la ville, il se trouve pris dans un embouteillage, il freine, ralentit progressivement son allure jusqu’à s’arrêter et bientôt coupe le moteur, les véhicules devant lui n’avançant plus et ayant coupé le leur.
        Pour tromper son attente, il cherche une fréquence sur l’autoradio dont les chiffres lumineux défilent à mesure qu’il appuie nerveusement sur le bouton qui commande la recherche ; et au bout d’un moment, comme surgissant des grésillements, il entend une voix lointaine qui n’est pas celle du présentateur de l’émission qu’il a l’habitude d’écouter à cette heure et sur cette fréquence, et le mot assassin ayant retenu son attention, il monte le volume.
        La voix qui n’est décidément pas celle du présentateur et n’est qu’à peine perceptible alors qu’il a monté le volume à son maximum, annonce qu’un assassin activement recherché par la police aurait été aperçu par des automobilistes pris dans un embouteillage aux abords de la ville : l’assassin est un homme âgé d’environ soixante ans, il a de longs cheveux blancs et porte un imperméable beige d’une coupe démodée, l’individu est considéré comme extrêmement dangereux et il faut à tout prix éviter de croiser son regard.
Cette dernière information lui semble d’une absurdité obscure, il n’est pas certain d’avoir compris, la voix s’étant à nouveau perdue dans le grésillement dont elle avait surgi ; mais en proie à un sentiment pénible, retirant sa ceinture, ouvrant sa portière, il sort de sa voiture, comme pourrait le faire toute personne désireuse de savoir où en est un embouteillage… Il doit retenir une exclamation. A une cinquantaine de mètres, entre deux véhicules immobilisés, il aperçoit un homme, un homme qui correspond à la description faite par la voix lointaine de la radio et il comprend que des automobilistes, comme lui sortis de leurs véhicules, tombent sur le sol sans un cri à mesure que le vieil homme aux cheveux blancs qui avance d’une démarche alerte entre les véhicules les regarde et cligne des yeux, comme si ce simple clignement suffisait à les faire tomber sans un cri sur le sol.
Et, un à un, tombent les automobilistes… Et leur façon de tomber est étrange, ils tombent comme tombe un chiffon… Ils ne semblent même pas avoir le temps de souffrir ou de comprendre ce qui leur arrive : ils tombent les uns après les autres, c’est un véritable massacre… Et le vieil homme dont les longs cheveux blancs ondoient dans le vent glacé de la nuit, avance d’une démarche alerte : tout dans son allure suggère une satisfaction insolente, la certitude qu’il a de sa puissance et l’amusement profond qu’il éprouve à tuer de si simple façon…  

Et pris d’une épouvantable terreur, il se jette dans sa voiture dont il enclenche le système de fermeture automatique.
Un instant, la pensée le traverse alors qu’il entend le bruit du système automatique qu’il se prend lui-même au piège et, en se désarticulant, il tente de se cacher entre les pédales et le siège qu’avec un geste de panique il a fait reculer… Il sait qu’au moment où l’homme aux chevaux blancs posera son regard sur lui et clignera des yeux, il se produira ce qu’il a vu se produire et il a envie de hurler, tant cela est à la fois injuste et incompréhensible, et en s’enfonçant la main dans la bouche pour se retenir de crier, il se recroqueville encore…

Et rien ne se passe…

Il tremble de tout son corps, sa pensée s’égare. Le vieil homme aux cheveux blancs est peut-être passé à côté de sa voiture sans rien remarquer et osant un mouvement, il sort la tête de ses mains et lève les yeux vers la vitre passager. Plié en deux, l’homme aux cheveux blancs le regarde à travers la vitre, comme on regarde un insignifiant petit cobaye enfermé dans un aquarium et que dans un moment on empoignera pour une expérience mortelle.





jeudi 11 mai 2017

le peintre imaginaire (prose)

Le peintre imaginaire


Toujours il a besoin de se détourner du réel ! S’il était peintre, il serait un abstrait. L’homme serait absent de ses tableaux, qui ne présenteraient que des paysages inexistants, des architectures inconnues, une pluralité d’autres mondes sans rapport avec l’expérience sensible du spectateur. Interrogé sur sa méthode, il dirait volontiers prêchant pour sa paroisse qu’il ne veut rien savoir de ce monde-ci, que rien ne le retient moins que l’existant et que l’un des buts de l’art est de faire rêver… Mais il n’est pas peintre – cela demeure une vue de l’esprit –  et si toujours il a besoin de se détourner du réel, c’est afin de ne pas en souffrir d’une façon trop excessive…